Jason Rodi, ou la beauté du présent

20 min. | Par : Nargisse Rafik

FILMS

Bien avant que la consommation effrénée de contenu vidéo et que l’écosystème des médias sociaux n’envahissent nos vies, Jason Rodi explorait cet espace liminaire entre l’art vidéographique et la vie, proposant de nouvelles approches du support vidéo, tant dans ses projets commerciaux qu’artistiques. De son spectacle de lumière pour l’apparition de Madonna au SuperBowl, à son envoûtante illumination de la Sagrada Familia à Barcelone, son travail avec la compagnie Moment Factory qu’il a fondée fut acclamé dans le monde entier. Depuis, il évolue vers des projets de plus en plus personnels et intimes et a enseigné la série de cours en ligne intitulée La culture canadienne par le cinéma. Dans cet entretien, il nous confie comment il aborde son art et la vie en général, et nous fait part de son expérience de la Méditation Transcendantale.

Au début de la vingtaine, après des études de cinéma, Jason Rodi a fondé la compagnie Moment Factory à Montréal. Moment Factory avait pour objet la création d’environnements vidéo, comme les projections de spectacles et la fusion de l’éclairage avec la vidéo; en bref, une performance immersive visant à repousser des limites de l’écran. À 25 ans, Jason réalisa son premier film, Eye of the Son, éminemment subjectif, où il relatait son ascension des Sept sommets avec son père. Cette aventure toute personnelle fut particulièrement bien reçue dans les festivals de documentaires. Un motif récurrent avait alors émergé dans sa vie, qui consistait à « vivre une vie de film » : vivre quelque chose presque en dehors du domaine de la réalité, en s’appuyant sur le prétexte du film. Depuis, toutes ses réalisations sont une variation sur ce concept.

Ainsi, 99¢ Dreams a été tourné dans le monde entier, avec différents amis qui ont exaucé l’un de leurs rêves en usant de la caméra comme d’un prétexte pour l’expérience envisagée. Jason quant à lui y a exploré la notion de voyage dans le temps, ce qui l’a amené au pôle Nord et au pôle Sud, « là où les temporalités se rencontrent ». D’une certaine manière, ce projet transformait le littéral en métaphore; mais pour Jason, l’essence du projet était l’expérience ultra-subjective, un peu à la manière de Hunter S. Thompson et de son style très particulier de journalisme « gonzo ».

C’est sur cette forme que Jason Rodi a continué de produire des films et, après dix années productives, il a vendu Moments Factory, poursuivant sa carrière avec Nomad, qu’il avait fondé quelques années auparavant. Basé à Montréal, Nomad Life est un studio de production et un espace de travail partagé assez actif, où est également offerte la location d’espace pour toutes sortes de réalisations. Avec Nomad, Jason est aujourd’hui revenu à une forme de narration plus traditionnelle et d’une certaine manière, à l’écran. Depuis 2014 déjà, il s’intéressait à la diffusion en direct (et à la narration en recourant à ce procédé). « Je m’intéresse toujours aux nouveaux médias et aux nouvelles façons de raconter des histoires qui, d’une manière ou d’une autre, font appel aux ressorts du cinéma. C’est le fil conducteur de tous mes projets, qu’ils soient commerciaux ou artistiques », nous confie-t-il.

NOMAD SLOW.TV

« Nomad Slow.tv est un projet important pour moi. Lancé au printemps 2020, il est arrivé tellement à point que les gens ne cessaient de me demander comment nous avions pu organiser tout cela en une semaine! »

J’ai fait toutes sortes de films, mais à cause de ce que je vivais à travers la méditation (avant même d’apprendre la Méditation Transcendantale), je cherchais un exutoire, un moyen de relayer en quelque sorte cette exploration intérieure au moyen de mon art. Je m’intéresse tout particulièrement au processus de prise de conscience, non seulement dans les films, mais également dans la vie en général : être plus conscient et vivre sa vie plus pleinement… et tout ramène à la conscience que l’on a du moment présent. J’ai remarqué qu’en général, dès que l’on se rend compte que l’on est dans l’instant, on a tendance à en sortir. Bien qu’à travers la méditation, avec une bonne discipline de pratique, je constate que cela devient de moins en moins vrai : je peux désormais être dans l’instant tout en étant conscient de l’instant.

« J’ai fait des films toute ma vie, différents types de films, mais qu’il s’agisse d’un documentaire, d’une œuvre de fiction ou d’un clip musical, il y a toujours été question de la fine frontière entre le rêve et la réalité. Et cette ligne dépend en fait de la perception, de la façon dont on observe la réalité. »

Avec Nomad Slow.tv, je fais des vidéos au quotidien; je pars dans le monde pour capturer des images. Nous proposons 12 heures de vidéo par saison, et environ 90 à 95 % de ces 12 heures sont produites par moi. En cela, cette entreprise a été le projet artistique le plus libérateur de ma vie. Je dis « libérateur », car pour la première fois, je peux vraiment entrer dans cet état de suspension particulier quand je filme, et comme je saisis les images, je ne suis pas pressé que cela s’arrête. Je ne suis pas en train de penser : « bon, comment vais-je pouvoir utiliser ça; ça dure beaucoup trop longtemps, et ainsi de suite ».

Je laisse la Beauté exister, tout simplement, et je me contente de l’observer à travers la caméra, et de la suivre. Je n’essaie pas de lui surimposer du sens.

Vous savez, chaque fois que l’on filme à peu près n’importe quoi d’autre, on pense à la manière dont on pourra l’utiliser, dont cela va s’arrimer au reste, etc. Ici, quand je parle de sens, je ne parle pas nécessairement de quelque chose de très profond, mais de cette tendance à vouloir créer des relations entre les images et ainsi, de les adapter. Je suis libéré de tout ça. Je laisse les choses être. Quand on filme quelque chose d’aussi personnel, on se retrouve véritablement dans cet état de grâce particulier, de la même manière qu’un grimpeur en escalade, ou qu’un médecin qui opère peut en faire l’expérience. Je suis sûr que quiconque filme ou prend des photos y goûte, ne serait-ce que fugacement. Mais cela n’est rien comparé à ce que j’ai vécu en produisant ces images.

Présence et consommation

Chez Nomad Slow.tv, nous diffusons ce contenu 24 heures sur 24. C’est comme un économiseur d’écran qui est toujours en direct. L’objectif de ces vidéos est de se déconnecter du passé, du futur, ou de la façon dont on consomme aujourd’hui les contenus visuels : avec notre attention divisée entre plusieurs vidéos en même temps, recherchant ce qui se passe « après ». Ce que nous proposons est un contrepoint à la façon dont notre relation avec les contenus et les médias est devenue si précipitée, au manque avéré d’appréciation pour ce qui se passe ici et maintenant. Quand on voit une image sur Instagram par exemple et qu’on « l’aime », cela provoque une production de dopamine qui entraîne une soif inextinguible pour cette sensation agréable. C’est un peu le problème avec le défilement sans fin tel qu’il est proposé dans les appareils, et toutes ces applications actuelles, en particulier dans les médias sociaux : il s’agit toujours de ce qui se tient juste à la limite du visible. En fin de compte, la satisfaction provient de l’acte de rechercher plutôt que de l’appréciation du contenu.

Les vidéos que l’on propose visent à nous ramener dans le moment présent à travers un effet de courant de conscience. C’est quelque peu abstrait, mais je pense que l’idée d’un économiseur d’écran qui se déclenche chaque fois que l’ordinateur se met en veille est en quelque sorte un moyen « d’hypnotiser » l’observateur, pour parvenir à une forme de transcendance. Ce procédé n’est peut-être pas aussi technique que la MT, mais ces images ont tout de même tendance à toucher quelque chose en soi, et une telle expérience du moment confère un type de satisfaction radicalement différent de ce que l’on peut connaître avec les médias actuels.

Contemplation : le voyage intérieur vers la beauté

Enfin, la lenteur des séquences permet d’habiter le film, plutôt que de simplement le consommer. Elle impose une certaine atmosphère et l’on entre dans un espace autre. J’appelle ce processus la « narration impressionniste ». Certains films, comme Baraka, Samsara, ou Koyaanisqatsi ont cette approche contemplative de la narration, où l’on ne peut pas s’attacher à la succession des plans pour tenter de saisir un fil narratif. Il faut laisser se dérouler l’ensemble de l’œuvre pour que des messages se révèlent d’eux-mêmes. C’est donc comme regarder un tableau impressionniste, où l’on ne voit qu’un amalgame de points quand on le regarde de près, mais dont on découvre l’ambiance générale quand on prend du recul. Ainsi, c’est en l’appréhendant dans son entièreté que l’on peut effectivement « voir » le tableau qui a été peint, ou percevoir le message qui est véhiculé.

Nomad Slow.tv représente un parfait exemple de ce procédé et en ce sens, il ne s’agit pas de films au sens traditionnel du terme. C’est pourquoi ce format est si libérateur. Il m’a aussi ouvert à explorer de nouveaux thèmes et de nouvelles voies artistiques, car je ne tiens plus compte de la capacité d’attention du public. Je choisis l’heure et les lieux des tournages en suivant mon intuition et aussi en saisissant les occasions qui s’offrent à moi. Il s’agit d’entrer dans des moments de beauté.

Quel autre moment existe-t-il à part maintenant? Et où réside donc la beauté en cet instant?

MÉDITATION TRANSCENDANTALE

Quand j’ai commencé à pratiquer une forme ou une autre de méditation, je l’ai envisagée comme faisant partie d’une sorte d’hygiène générale, comme l’exercice physique ou mental. D’une certaine manière, je voulais juste affûter globalement mes capacités en tant que personne. Il n’y a pas si longtemps, j’ai passé environ un an à essayer toutes sortes de techniques, avec différentes applications et ainsi de suite, et j’ai tout aimé. En fait, j’aime méditer en suivant diverses méthodes : la pleine conscience, les postures… La concentration sur la respiration semble être l’approche la plus courante. Toutefois, je n’ai jamais pu atteindre l’état dont j’entendais parler certaines personnalités que j’admire, comme Seinfeld, Katy Perry, Tom Hanks ou Russell Brand, relativement à la Méditation Transcendantale. Avec mes pratiques de méditation de l’époque, je sentais que j’avais atteint un plateau, que je ne pouvais aller beaucoup plus loin, quel que soit le temps que je passais à méditer. J’ai donc cherché une nouvelle technique. Il se trouve que j’avais reçu deux exemplaires du livre de David Lynch, Catching the big fish, le jour de mon 30e anniversaire et c’était ma première exposition à la MT. Donc, quand j’ai de nouveau entendu parler de la MT, j’ai fini par lire ce livre… et enfin apprendre la Méditation Transcendantale.

J’ai l’impression que c’était une partie inévitable de mon processus, qui devait arriver au bon moment. La MT était vraiment différente de tout ce que j’avais exploré auparavant. On y parle beaucoup de la façon dont on peut l’apprendre instantanément et la pratiquer juste après, et ce fut effectivement le cas pour moi. De plus, en suivant le cours, en apprenant la technique de MT et le langage qui l’accompagne, on parvient à mieux appréhender les phénomènes que l’on vit. Bien que le fond reste mystérieux, le fait de pouvoir mettre des mots sur l’expérience aide à la comprendre un peu mieux. C’est aussi ce qui aide à reconnaître l’état de conscience dont on fait l’expérience, tant durant la pratique que dans le reste de la journée.

Maintenant, après quelques années de pratique de la MT, j’ai toujours l’impression que chaque fois, l’expérience est différente. Au bout de trois, quatre ou cinq minutes, je ressens des picotements et je me sens déjà dans cette « autre dimension ». Cela n’arrive pas toujours instantanément, mais tout de même rapidement. Il y a encore le sens de la découverte de cette profondeur en moi. Bien que nous puissions dire que toutes les bonnes choses que je vis ne sont pas dues à la Méditation Transcendantale, la MT sert en quelque sorte d’ancrage à tout cela : depuis que j’appris la MT, j’ai plus de facilité à me connecter avec ce que je ressens, avec le bonheur au fond de moi et avec l’expérience de la beauté du monde, du moment, de mes relations et de ma vie… et tout cela est mieux à même de remonter à la surface et d’être exprimé.

[…] depuis que j’appris la MT, j’ai plus de facilité à me connecter avec ce que je ressens, avec le bonheur au fond de moi et avec l’expérience de la beauté du monde, du moment, de mes relations et de ma vie…

Bien qu’il m’arrive d’arrêter de méditer pour quelques jours, je me sens toujours relié à ce que Lynch appelle « la Source ». J’ai l’impression qu’il y a une sorte de cordon ombilical encore attaché à cette source, et à travers lui, la transcendance est accessible à tout moment. Je n’ai pas besoin de passer par le rituel de la méditation pour transcender et réaliser que je transcende. Bien sûr, j’ai fait l’expérience de la transcendance avant d’apprendre la Méditation Transcendantale, mais ce n’était pas une chose consciente; c’était quelque chose de fugace, quelque chose qu’il fallait attraper au vol. Mais avec la MT, cette expérience est constante. En fin de compte, la transcendance revient à ce sentiment de béatitude, qui pourrait être un autre mot pour la décrire.

La Méditation Transcendantale bat à peu près toutes les autres techniques de méditation. C’est tellement facile et simple qu’une fois que vous savez comment faire, c’est comme refaire du vélo… et c’est magique. La transcendance est un cadeau tellement merveilleux.

— Lecture (en anglais) : David Lynch, Catching the Big Fish: Meditation, Consciousness, and Creativity, 2006, réédité en 2016, éditions Penguin Random House